Les évêques d'Afrique de l'Ouest appellent à un instrument contraignant pour réglementer les activités des sociétés transnationales - CIDSE

Les évêques ouest-africains appellent à un instrument contraignant pour réglementer les activités des sociétés transnationales

La déclaration suivante a été signée par les évêques membres de la Conférence épiscopale régionale de l'Afrique de l'Ouest (RECOWA-CERAO) lors de la session de clôture du 8E Comité permanent de LA RECOWA-CERAO le 16 février 2020.


AU PEUPLE DE DIEU ET À TOUTES LES PERSONNES DE BONNE VOLONTÉ

Lors du premier synode sur l’Eglise en Afrique, évaluant les difficultés auxquelles le continent était confronté, les pères du synode, avec regret, ont fait le constat suivant : « Une situation commune est, sans doute, le fait que l’Afrique est saturée de problèmes ; dans presque toutes nos nations, il y a une misère épouvantable, une mauvaise administration des rares ressources disponibles, une instabilité politique et une désorientation sociale... »

Partant de ce constat, les pères conclurent que « l’Afrique actuelle peut être comparée à l’homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho ; il tomba entre les mains de brigands qui le dépouillèrent, le rouèrent de coups et s’en allèrent, le laissant à demi mort... » (EA 40-41).

Comme l’Amazonie, notre chère Afrique de l’Ouest se présente au monde dans toute sa splendeur, son drame et son mystère (QA 1). C’est pour cette raison que, nous Évêques, Présidents des Conférences épiscopales nationales et inter-territoriales, Présidents des commissions épiscopales de la RECOWA- CERAO, membres du Conseil Permanent de la RECOWA-CERAO réunis du 12 au 17 février à Abidjan, Côte d’Ivoire à l’occasion de la huitième (2020ème) th Réunion de notre Conseil Permanent, avons posé un regard d’amour attentif sur le développement des pays d’Afrique globalement mais avec un accent particulier sur l’Afrique de l’Ouest. 

Ayant écouté les différentes communications sur le thème «Ensemble, oeuvrons pour le Droit des Communautés et l'Environnement«, et après avoir prié, nous voulons attirer fraternellement votre attention sur les points suivants: 

1. Les Elections Présidentielles dans plusieurs pays de la sous-région
Cette année 2020 sera marquée par l’organisation de consultations électorales dans 6 pays d’Afrique de l’Ouest, notamment : Le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana, la Guinée, le Niger et le Togo. Instruits par l’expérience du passé, nous en appelons à la sagesse et à l’esprit de responsabilité des acteurs politiques et de tous ceux qui seront impliqués dans ces processus électoraux. Nous leur demandons d’organiser des élections apaisées, crédibles et transparentes. Le temps est venu enfin de donner au monde un autre visage de notre expérience de la démocratie : celui de la maturité par des élections sans effusion de sang, avant, pendant et après; et au verdict accepté de tous. Il nous faut comprendre que la politique est un espace de service et du don de soi pour le bonheur de ses concitoyens.  

Nous élevons vers Dieu une fervente supplication pour que prenne fin le cycle de la violence électorale. Aussi, nous nous engageons à travers les Commissions Justice et Paix à accompagner les processus électoraux. Nous en appelons à la conscience de tous les acteurs politiques, de ne pas être uniquement guidés par l’esprit du profit et du gain car le Christ a dit : « Que sert-il à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ?» (Mc 8 :36).

2. La question de l'accaparement et de l'expropriation des terres
Nous les Évêques de l’Afrique de l’Ouest, nous rendons grâce au Seigneur pour le don de la création en général, spécialement pour la terre bénie et rendue féconde en Afrique. Nous sommes convaincus que les êtres humains sont établis par le Créateur comme les gardiens de la terre et de notre maison commune. Dans l’esprit de Laudato Si ' et, aux côtés des peuples d’Afrique, nous réaffirmons notre engagement pour la sauvegarde des droits de ces peuples, pour le respect de leurs valeurs, de leurs traditions, de leurs coutumes et de leurs cultures. Nous voulons œuvrer pour la préservation de la terre, des forêts, des rivières et de tout ce qui vit et s’épanouit dans ces espaces considérés en Afrique, non pas seulement comme des ressources à exploiter dans le sens unique du profit, mais plutôt comme des espaces sacrés, source de vie, de sagesse et d’équilibre. Malheureusement, aujourd’hui nous sommes confrontés au phénomène de l’accaparement de terres par des multinationales avec la complicité de certains acteurs locaux. 

En plus de l’accaparement des terres par les multinationales, nous assistons dans certaines parties de notre région, à la croissance de l’expropriation des terres des agriculteurs par des éleveurs pour des raisons de pâturage. Nous assistons aussi à une chasse à l’homme : des communautés sont dépouillées de leurs terres et leurs fermes détruites. Tout ceci entraine des pertes en vies humaines. 

De toutes nos forces, nous dénonçons l’accaparement et l’expropriation des terres sous toutes ses formes. Les conséquences qui en découlent sont incalculables : Perte du patrimoine culturel et ancestral, déplacement des populations, chômage, famine, exode, migration …etc. Aux États, aux entreprises, aux multinationales, à tous ceux qui sont engagés dans cette funeste opération de l’accaparement et de l’expropriation des terres en Afrique, nous adressons une invitation à prêter l’oreille à la parole de Dieu : «Ne dépouille pas le faible ; c’est un faible ! Et n’écrase pas l’homme d’humble condition en justice » (Pr 22,22).

3. L’extraction des minerais et les conséquences écologiques
Malgré ce qu’on peut dire des bénéfices économiques de l’extraction des minerais en Afrique, il faut noter que ses effets néfastes sont incalculables pour les peuples africains. Ils sont entre autres : dégradation de l’environnement, déséquilibre de l’écosystème, perte de la biodiversité, pollution des rivières, des mers, des nappes phréatiques …etc. Ici, nous rappelons l’enseignement du Saint Père, «de diverses manières, les peuples en développement, où se trouvent les plus importantes réserves de la biosphère, continuent d’alimenter le développement des pays les plus riches au prix de leur présent et de leur avenir.» (LS 52). 

4. De la nécessité d'un traité ou d'une convention qui protège l'Afrique
Nous reconnaissons qu’ils existent plusieurs traités et conventions internationaux mais ces conventions ne rendent pas justice à l’Afrique. 

Nous appelons donc à l’établissement d’un instrument mondial et juridiquement contraignant pour règlementer les activités des sociétés transnationales. Nous demandons à nos gouvernements respectifs en Afrique de l’Ouest, d’œuvrer collectivement avec les autres pays pour la réalisation d’un tel instrument en vue d’une gouvernance mondiale apaisée, facteur de cohésion sociale. 

De plus, nous exhortons les hommes politiques et les autorités coutumières de nos pays à défendre les droits de leur peuple et de participer au projet de ce traité et de consentir à leur mise en œuvre. De cette manière le consentement libre, informé et préalable sera garanti pour leur peuple.  

Pour notre part, nous instruisons les Commissions nationales et diocésaines Justice et Paix à redoubler d’effort et d’innovations dans l’assistance, la protection et la prise en charge des victimes des effets néfastes de l’accaparement et de l’expropriation des terres. Quant à nous, nous nous engageons à faire un travail intense de plaidoyer auprès de toutes les instances nationales, régionales et internationales afin que des cadres et mécanismes forts puissent être mis en place pour corriger toute injustice et anomalies. 

Nous nous tournons aussi vers les gouvernements des pays développés. Ils doivent être conscients qu’ils tiennent entre leurs mains non seulement le sort de leurs pays respectifs mais aussi de l’humanité entière. Ils sont aussi les gardiens de notre maison commune et c’est à ce titre que nous nous adressons à eux en empruntant ces paroles du Pape François: «La destruction de l’environnement humain est très grave, parce que non seulement Dieu a confié le monde à l’être humain, mais encore la vie de celui-ci est un don qui doit être protégé de diverses formes de dégradation. Toute volonté de protéger et d’améliorer le monde suppose de profonds changements dans les styles de vie, les modèles de production et de consommation, les structures de pouvoir établies qui régissent aujourd’hui les sociétés. Le développement humain authentique a un caractère moral et suppose le plein respect de la personne humaine, mais il doit aussi prêter attention au monde naturel et tenir compte de la nature de chaque être et de ses liens mutuels dans un système ordonné. » (LS 5).

Œuvrons donc ensemble pour un nouvel ordre mondial qui garantit aux différentes communautés de l’Afrique de l’Ouest le droit à un environnement qui promeut un développement durable, respecte la nature et les ressources naturelles. À la suite du Saint Père, nous invitons les gouvernements de l’Afrique de l’Ouest à corriger les modèles de croissance qui se révèlent incapables de garantir le respect de l’environnement et le droit des communautés.

Que Marie Notre-Dame d'Afrique nous aide. 

Fait à Abidjan, le 16 février 2020
8ème Conseil Permanent de la RECOWA-CERAO
Les Évêques membres

Signataires:

  1. Mgr. Ignatius KAIGAMA, président de la RECOWA-CERAO 
  2. Mgr. Alexis TOUABLI YOULO, 2nd Vice-président de la RECOWA-CERAO 
  3. Mgr. John Cardinal ONAIYEKAN, président du comité des finances de la RECOWA-CERAO 
  4. Mgr. Philip NAAMEH, président de la Conférence épiscopale du Ghana (GCBC) 
  5. Mgr. Augustine AKUBEZE, Président de la Conférence épiscopale du Nigéria (CBCN) 
  6. Mgr. Charles CAMPBELL, Président d'ITCABIC Sierra Leone et Gambie 
  7. Mgr. Raphael GUILAVOGUI, président de la Conférence épiscopale de Guinée (CEG) 
  8. Mgr. Jonas DEMBELE, président de la Conférence épiscopale du Mali (CEM) 
  9. Mgr. Benoît ALOWONOU, président de la Conférence épiscopale du Togo (CET) 
  10. Mgr. Salomon LEZOUTIER, Président de la Conférence épiscopale des évêques catholiques de Côte d'Ivoire (CECCI)  
  11. Mgr. Joseph AFRIFAH-AGYEKUM, président de la Commission Liturgie, Théologie et Apostolat Biblique 
  12. Mgr. Martin UZOUKWU, président de la Commission Laïcat et Famille 
  13. Mgr. Godfrey Igwebuike ONAH, président de la Commission Catéchèse et Education Catholique 
  14. Mgr. Hilary OKEKE, présidente de la Commission Justice, paix et développement
  15. Mgr. Joachim OUEDRAOGO, Président de la Commission Mission, Œuvres Pontificales Missionnaires, Apostolat de la Mer, Migrants et Tourisme 
  16. Révérend Père Alphonse SECK, Coordinateur régional CARITAS Afrique de l'Ouest
  17. Révérend Père Joseph AKA, Secrétaire Général de la RECOWA-CERAO 
  18. Révérend Père Vitalis ANAEHOBI, 1st Secrétaire général adjoint de la RECOWA-CERAO 
  19. Révérend Père Célestin SAGNA, 2nd Secrétaire général adjoint de la RECOWA-CERAO 
  20. Rév. Père George NWACHUKWU, Responsable de la communication de la RECOWA-CERAO 
  21. Rév. Père Honoré BEUGRE, personne ressource
  22. Révérend Père Jude ASANBE, Directeur de CIWA 


Crédit photo: RECOWA-CERAO
La déclaration a été publiée pour la première fois sur le Site Web de la RECOWA-CERAO.

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